Les papillons de nuit sont des pollinisateurs plus efficaces que les abeilles

Quand on évoque les pollinisateurs, l’image est presque toujours la même. Abeilles affairées, bourdons vibrants, papillons diurnes colorés… Les papillons de nuit, eux, restent dans l’angle mort. À tort. Avec plus de 5 000 espèces en France, les papillons de nuit dominent largement le monde des lépidoptères. Loin devant les quelque 235 espèces diurnes.
« La pollinisation par les papillons de nuit est souvent moins importante que celle des insectes diurnes. Mais elle est nettement plus efficace », insiste Laurent Palussière, naturaliste à la Sepant. « À temps de contact égal avec les plantes, ils sont souvent plus performants », explique-t-il à La Relève et la Peste.
Au Royaume-Uni, une étude menée par des chercheurs de l’Université de Sussex, montre que les visites nocturnes – bien que limitées à environ 15 % – déposent davantage de pollen. Et plus rapidement. Cette efficacité s’explique en partie par des caractéristiques biologiques spécifiques. Un corps souvent velu, favorable à l’accrochage du pollen, des trompes longues adaptées à certaines corolles profondes. Mais aussi une capacité à parcourir de longues distances.
Une observation que confirment les travaux récents. Grâce à la technique du DNA metabarcoding, les chercheurs britanniques ont montré que plus d’un tiers des papillons nocturnes transportent du pollen. Y compris celui de plantes jusque-là absentes des réseaux de pollinisation nocturne.
« Beaucoup de fleurs, d’ailleurs, émettent un parfum nocturne pour pouvoir être pollinisées par des papillons la nuit », explique Jérôme Barbut, entomologiste au Museum National d’Histoire Naturelle. Le Nicotiana sylvestris (tabac sylvestre) en est l’exemple type. Il libère ses composés odorants au crépuscule afin d’attirer les sphinx nocturnes.
Essentiels aux écosystèmes, les papillons de nuit disparaissent pourtant à grande vitesse. Le déclin est net. En France, 66 % des espèces de lépidoptères ont disparu depuis le siècle dernier. « La destruction des habitats reste, de loin, le facteur le plus déterminant », explique Jérôme Barbut à La Relève et la Peste. À cela, s’ajoute un cocktail de pressions. Pesticides, urbanisation, artificialisation des milieux… Mais c’est sans doute la pollution lumineuse qui constitue la menace la plus spécifique pour ces espèces nocturnes. « Cela agit comme un piège pour les papillons de nuit. Et peut aussi désynchroniser les cycles. Certaines plantes fleurissent avant l’arrivée des papillons, empêchant toute rencontre », détaille Laurent Palussière.
Au-delà de leur discrétion, les papillons de nuit sont indispensables. Ils pollinisent, nourrissent d’autres espèces et participent à l’équilibre des écosystèmes. Donc, indirectement, à notre propre alimentation. Les ignorer, c’est ainsi ignorer une part entière du vivant.

Article de La relève et la peste